Il s'est passé à peine plus de dix ans...
La dernière fois, c'était en 1984, quand elle se croyait invincible, indestructible, et qu'une partie d'elle-même a
pourtant été détruite de façon irréversible.
C'était il y a dix ans. Et quand on a
15 ans, on est excusable.
Aujourd'hui, elle a vingt cinq ans et elle est chez le psychiatre. Elle a pris le
rendez-vous elle-même. Elle est dans la salle d'attente, et elle feuillette innocemment une revue médicale. Son corps est bien là, dans cette chaise, mais son esprit lui, flotte bien loin
au-dessus d'elle, incapable de réintégrer son enveloppe.
"-Alors, madame, qu'est-ce qui vous amène ? Lui demande le
médecin.
"-Eh bien docteur, je suis venue vous voir parce que tout va bien ! Répond-t-elle simplement. Je suis en train de
détruire ma famille : mon mariage, mes enfants, et bizarrement, je vais bien. Alors je me dis que forcément, ça n'est pas normal."
Vont
s'en suivre un tas de questions, plus ou moins indiscrètes et même intimes, auxquelles elle répondra facilement et sans la moindre gêne. Ce qui là aussi, prouve que son esprit est ailleurs. Elle,
d'ordinaire si renfermée, presque maladivement timide et d'une pudeur à toute épreuve, se livre sans tabou à cet homme qu'elle voit pour la première fois. Elle parle de sa tendance à dépenser
l'argent, presque outrageusement, de ses envies de faire la fête, presque envie de se donner en spectacle. Elle répond aussi sur sa libido décuplée alors que cette dernière lui a toujours posé
problème et qu'elle n'a plus aucun rapport sexuel avec son mari depuis de très nombreux mois. Elle avoue que son idée est de tout plaquer pour vivre une vie qu'elle n'a jamais vécue, et qu'elle
ne se sent plus et pas capable d'emmener ses enfants dans son sillage déjà dévastateur. Elle sait que tout ceci est folie, que ce n'est pas bien. Et pourtant, ça lui paraît être la seule chose
raisonnable.
"-Aux vues de vos symptômes madame, je peux vous rassurer sur un point : vous n'êtes pas folle. Vous souffrez d'une
maladie congénitale. Vous m'avez parlez de votre père qui fait les 400 coups, de votre grand-oncle qui s'est suicidé. Vous souffrez d'un mal bien réel : vous êtes maniaco-dépressive. Vous pouvez
avoir tous les bonheurs du monde, mari attentionné, enfants aimants, aisance financière, bonne santé générale... ce gêne est en vous depuis votre naissance. Si vous avez des frères et soeurs, ils
sont également porteurs de la maladie. Elle peut rester éffacée tout au long de la vie de son porteur, tout comme elle peut se déclencher, comme ça semble être le cas aujourd'hui pour vous. Et
là, c'est le parcours du combattant. Ca veut dire : des phases dites maniaques qui varient en terme de durée, durant lesquelles vous êtes euphorique, sexuellement hyperactive, dépensière etc...
sans vous soucier de ce qui est bon pour vous ou pour votre entourage.
Et des phases dépressives. La durée est variable aussi d'un patient à un autre. Et les phases dépressives peuvent être très dangeureuses parce que peuvent conduire jusqu'au suicide du malade.
Il y a deux choses à faire : une psychothérapie, qui peut durer de nombreuses années, accompagnée d'un traitement chimique au lithium. C'est un traitement à vie."
Et malgré les mots du médecin, elle ressort de son cabinet, prend sa voiture et rentre chez elle comme si de rien n'était. Et elle raconte ça à son mari (qu'elle quitte d'ici peu), sur un ton
d'une banalité effrayante ! Ah oui... elle en phase maniaque, phase fofolle, phase qui dit :
"même pas mal... même pas peur..."
Son mari, qui semble patient et compréhensif, accepte la situation, accepte qu'elle parte en lui laissant leurs enfants. Il ne se demande qu'une chose : comme va-t-il s'en sortir fiancièrement
?
Ils sont mariés sous le régime de la séparation de biens (ses parents en ont décidé ainsi quand elle s'est mariée) et elle a hérité quelques mois plus tôt, une avance sur héritage, qui lui a
permis d'acheter la maison dans laquelle ils vivent.
"-Ne t'inquiètes pas, lui dit-elle, je ne vais pas vous laisser sans rien, les enfants et toi. Je vais vendre la maison, et je te donnerai la moitié de la vente."
Ainsi dit, ainsi fait. Ils prennent la décision de cohabiter encore jusqu'à la fin de l'année scolaire, pour ne pas perturber la scolarité de l'ainé. Elle essaye de se montrer adulte, alors
qu'elle n'arrive plus, la plupart du temps, qu'à réagir comme une adolescente. Elle explique à son fils, avec l'aide de son mari, qu'elle est malade et qu'elle doit partir loin de lui et sa
soeur, alors âgée de quelques mois, mais qu'elle les verra à chaque vacances.
C'est comment ça, dans la tête d'un petit garçon de quatre ans hyper sensible ? Ca fait comment dans sa petite tête pensante, d'entendre sa maman lui annoncer pareille nouvelle ?
Bah, elle n'en sait rien, mais sur le moment, c'est une fois de plus la seule chose à faire qu'elle pense raisonnable.
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